La crise du Covid racontée par Agnès Buzyn dans son « Journal »

Extrait du Journal d’Agnès Buzyn (Ed. Flammarion) page 391 : « Mon frère m’envoie un article d’un blog stipulant que Didier Raoult serait bientôt radié de l’Ordre des médecins en raison de ses essais cliniques illégaux. Les courageux membres de l’Ordre des médecins se réveillent six semaines trop tard. Le post conclut : « Ce qui est grave dans cette affaire, c’est que de nombreux chercheurs dénoncent le comportement de DR. Et que toutes les institutions officielles le savent – l’ANSM, l’Ordre, L’Académie de médecine, l’Inserm et j’en passe – sans que personne ne prenne ses responsabilités. » L’auteur de ce blog s’appelle Vincent Olivier. Je voudrais l’embrasser … »

Je le reconnais volontiers, j’ai éprouvé un réel sentiment de fierté en lisant ces lignes. Ce n’est pas tous les jours qu’un ministre – qui plus est un ministre que j’admire – me félicite publiquement. D’autant que le post en question, publié en avril 2020, avait été lu par plus d’un million de Français, occasionnant quelque 20 000 commentaires dont la quasi-totalité entre reproches, injures et menaces de mort.

Mon ego mis à part, j’aurais de toute façon évoqué ce Journal d’Agnès Buzyn dont les 490 pages se lisent d’une traite. Qu’il s’agisse de la chronologie de la crise du Covid décrite heure par heure, de la campagne des municipales racontée de l’intérieur ou de ses relations individuelles avec celui qu’elle appelle « le PR » (pour Président de la République), Agnès Buzyn nous offre un témoignage unique. Un formidable récit, enrichi de réflexions personnelles sur la politique en général et les relations de pouvoir en particulier. 

Ajoutons à cela quelques anecdotes savoureuses, des souvenirs intimes, ainsi qu’une description extraordinairement pertinente et pédagogique du système de santé français, voilà un livre dont la lecture enrichira même les mieux informés. 

Au vu de la richesse du contenu, j’ai décidé de scinder le compte-rendu de son Journal en quatre posts différents : 

La chronologie de l’épidémie 

Le rôle délétère de certains médecins

La campagne des municipales

L’analyse de la crise du Covid et les enseignements à en tirer

Chronologie au jour le jour

19 mai 2017. Son « Journal » s’ouvre sur une histoire à peine croyable : deux jours après sa nomination, Agnès Buzyn part à Berlin pour un exercice de simulation grandeur nature auquel participent les 20 ministres de la Santé du G20. Scénario proposé : un virus respiratoire inconnu émergeant dans un pays pauvre, se propageant dans la capitale, puis dans un pays voisin, puis sur toute la planète, provoquant « une panique au niveau international, un emballement médiatique et un effondrement de l’économie mondiale ». Visionnaire …

Janvier 2020. Agnès Buzyn croule sous les dossiers en cours : retraites, revenu universel d’activité, « 100% santé ». Et aussi grève des médecins hospitaliers, loi sur la bioéthique, plan Ecophyto2. Chaque soir, elle reçoit une synthèse des événements de la journée dont la diversité reflète l’ampleur de son champ de compétences. Le 6 janvier par exemple il est mentionné : un enfant de 6 ans décédé lors d’un transport en SAMU, une attaque à main armée suivie d’un suicide, 20 nouveaux cas de rougeole, une contamination d’un agent technique par source radioactive.

Ce petit rappel de la situation en janvier 2020 pour montrer à quel point, à cette époque, l’actualité est déjà bien chargée. 

Venons-en maintenant à la chronologie établie par Agnès Buzyn dans son livre.

1er janvier : signalement par la Chine à l’OMS de 27 cas de pneumonies inexpliquées à Wuhan

11 janvier : texto à E. Philippe pour « l’alerter » sur le premier mort chinois et au PR sur « une petite information qui n’est pas encore dans les médias mais qui peut monter »

21 janvier : conférence de presse d’Agnès Buzyn : « Le risque d’introduction en France de cas liés à cet épisode est faible mais il ne peut être exclu en raison des lignes aériennes directes entre la France et la ville de Wuhan »

27 janvier : mail au PR : « l’impact sanitaire au niveau mondial est difficile à anticiper {… en France} si 10 millions de personnes sont touchées et que la mortalité est de 1% (grippe grave) cela fait 100 000 morts … »

29 janvier : Agnès Buzyn convoque tous les représentants des professionnels de santé (les Ordres, les syndicats, les fédérations hospitalières) avec des experts pour partager les informations disponibles.

30 janvier : Réunion informelle des cabinets d’Agnès Buzyn et d’E. Philippe.

Extrait du livre page 163 : « Je leur fais part de mon pressentiment : “Vu l’évolution du nombre de cas en Chine, il est possible que l’épidémie progresse dans le monde et, si ce que vivent les Chinois est identique en Europe, il me semble de nous ne pourrons pas tenir les agendas“. Et d’ajouter que “dans ce cas, le financement des retraites ou les élections municipales ne seront plus nos problèmes de l’année“ »

Le 14 avril, le PR confirme dans une interview au journal Le Point : « On comprend que quelque chose de grave se passe en Chine au début du mois de janvier mais on n’en connait pas la nature. Quand je dis « on », je parle d’Agnès Buzyn qui voit tout de suite le risque. »

Ces précisions sont d’une importance capitale. Certains se souviennent peut-être de l’article du Monde sorti en mars 2020 au lendemain des municipales, dans lequel la journaliste Ariane Chemin parle d’un « aveu terrible » et lui fait dire qu’elle « savait dès le 30 janvier » que les élections n’auraient pas lieu. En réalité, comme on le voit dans son livre, Agnès Buzyn en parlait alors comme d’une éventualité, pas comme d’une certitude.

Une fois le papier paru il est trop tard pour rectifier. A cause de la citation tronquée du Monde, elle s’attire de violentes critiques. Mélenchon et Le Pen la vilipendent, Raoult la diffame, ses partisans se déchainent sur les réseaux sociaux. Agnès Buzyn est lâchée par tout le monde ou presque, jusqu’aux Macronistes qui lui reprochent de trahir son propre camp. Elle est devenue inaudible. Elle le paiera cher, et longtemps. `

Si j’insiste sur ce point, c’est parce que, bien malgré elle, Agnès Buzyn relance à ce moment-là les mauvaises polémiques qui se sont accumulées depuis l’arrivée du coronavirus. Dès le début, le gouvernement aurait su et n’aurait rien dit. Pire, il aurait menti. Sur tout : les masques, le gel hydroalcoolique, les mesures barrière. Raoult aurait été bâillonné, le corps médical vendu aux méchants labos, la chloroquine délibérément réfutée parce que trop peu chère.

Dans ce climat de suspicion généralisé, les complotistes de tout poil s’en donnent à cœur joie. Ils ont une partie de l’opinion pour eux : jour après jour, débat après débat, la rigueur scientifique a été mise à mal et les « sachants » délégitimés – notamment les rares qui ont eu, à l’époque, l’honnêteté de reconnaitre qu’ils étaient incapables de répondre à des questions telles que « à quelle date sortira-t-on de cette crise ? »  

Chez Hanouna, sur C News, des experts autoproclamés refont l’histoire et accusent le gouvernement de tous les maux. Omettant, volontairement ou non, le fait que ce virus était inconnu il y a encore trois mois et que cette épidémie a pris le monde entier par surprise. Mais c’est tellement plus simple, après coup, de prétendre avoir tout vu avant tout le monde…

Il serait toutefois injuste de résumer ce Journal à une « simple » chronologie de la crise du Covid car on apprend beaucoup de choses à la lecture de ce livre, tantôt légères tantôt sérieuses. Exemples.

Sur les délires de certains élus : à l’Assemblée nationale, Agnès Buzyn est interpellée par un député Renaissance qui lui explique que les ondes électromagnétiques sont émises par les pâles des éoliennes, qu’elles polarisent les nappes phréatiques et font mourir les vaches (janvier 2020).

Sur le comportement de certains journalistes : Gérard Davet et Fabrice Lhomme du Monde la harcèlent pour qu’elle réponde à leurs demandes d’interview. Devant son refus, ils la menacent par texto de faire un portrait à charge dans le livre qu’ils préparent sur le PR. Ils mettront d’ailleurs leur menace à exécution (mars 2020)

Sur la compétence de certains experts : à la demande du PR, le Pr Pitter, un médecin hygiéniste genevois, rend un rapport dans lequel il critique la France et pointe le manque de masques – tout en affirmant qu’ils ne servent à rien, que le virus ne mute pas et qu’on ne peut pas se réinfecter (mai 2020).

Sur la susceptibilité de certains mandarins : Agnès Buzyn cite l’exemple du Pr Grimaldi, un endocrinologue qui « abreuve de sa faconde antigouvernementale les boites mails de tous les médecins de l’APHP et sort des énormités économiques qu’aucun de ses collègues ne sait contredire ». Dès sa nomination, son cabinet la prévient : « si l’on veut qu’André Grimaldi ne dise pas de mal du ministre en place, il faut l’inviter à déjeuner au ministère tous les mois – tactique éprouvée par mes prédécesseurs » ajoute Agnès Buzyn.

Sur les échanges parfois « rocambolesques » avec le PR : alors qu’elle est au cinéma, ce dernier l’appelle pour s’informer sur le Covid. Elle part s’isoler dans les toilettes et, quarante minutes durant, lui explique à voix basse la situation (janvier 2020). 

Moins anecdotique, et sans rapport avec le Covid cette fois-ci : on découvre qu’en matière de santé publique, les lobbies ne gagnent pas toujours. Il faut savoir qu’ils ont un réel pouvoir de nuisance. On l’a vu récemment avec celui de l’alcool qui convainc le gouvernement de renoncer à participer au Dry January (cf. mon dernier post). Celui du tabac, qui multiplie les offres autres que la cigarette (puff hier, snuff aujourd’hui) dans le but d’accrocher les jeunes le plus tôt possible, et toujours en flirtant avec les limites de la réglementation. Celui des constructeurs automobiles, qui truquent sans vergogne les résultats de leurs émissions polluantes. 

Mais heureusement, en avril 2020, en plein conseil des ministres, Agnès Buzyn fait passer un mot à E. Philippe menaçant de démissionner le jour même si l’homéopathie n’est pas déremboursée, et ce malgré l’avis contraire du PR pour qui il est hors de question qu’on « emmerde » les Français là-dessus. Elle obtient gain de cause, même si elle doit céder sur un délai de deux ans accordé aux fabricants.

Comme quoi, le courage en politique n’est pas toujours le fait des politiques.

Prochain épisode : des médecins irresponsables