Santé mentale : chronique d’une catastrophe annoncée

Bonne nouvelle : on n’a jamais autant parlé de santé mentale dans notre pays. La journée mondiale du 10 octobre a été largement reprise avec des dossiers dans la presse écrite, des reportages sur les chaines d’info continue et des interviews d’experts dans les radios. Michel Barnier a annoncé que ce serait la « grande cause nationale » pour l’année 2024, ce qui laisse espérer des campagnes de communication et des actions de sensibilisation du grand public.

Mauvaise nouvelle : jamais le manque de moyens n’est apparu aussi criant pour satisfaire la demande de la population. A l’hôpital, les services spécialisés sont surchargés et le personnel soignant est épuisé, au bord du burn out. En ville, les psychologues et les psychiatres libéraux sont débordés. Quant aux structures médico-sociales, elles voient leurs budgets diminuer d’année en année au point d’être obligées de refuser de nouveaux patients. 

Notre système de santé est parait-il « le meilleur au monde ». On peut toujours pointer ses insuffisances – et elles sont réelles – il demeure en tout cas l’un des meilleurs aujourd’hui encore quoi qu’en disent certains. C’est vrai en matière d’accès aux nouveaux traitements et aux équipements de pointe. De prise en charge des maladies rares. Vrai aussi en matière de reste à charge.

 Mais il y a dans notre système un « impensé », un « point aveugle », un « trou noir », autant de métaphores pour qualifier une faillite des pouvoirs publics : c’est le champ de la santé mentale. Pas seulement pour les troubles graves (schizophrénie, anorexie, tendances suicidaires etc.). Angoisse, anxiété diffuse, mal-être général, stress au travail, symptômes dépressifs … L’épidémie de Covid a encore aggravé les choses mais le mal est profond, ancien. Les Français souffrent et la réponse n’est pas à la hauteur de leurs attentes, de leurs besoins.

La catastrophe annoncée en titre de ce post, c’est celle d’un pays dont les citoyens, faute prise en charge satisfaisante, risquent de s’enfoncer dans une crise morale et un sentiment d’abandon, deux  facteurs de crispation et de vote aux extrêmes politiques.

Des chiffres inquiétants

Près d’un Français sur deux déclare qu’il présente une santé mentale « altérée ». Avec des signes d’anxiété (24% en 2022, soit 10% de plus par rapport à 2017) et/ou d’état dépressif (17%). 

Une personne sur cinq a fait ou fera une « vraie » dépression au cours de sa vie

Un Français sur quatre prend régulièrement un traitement psychotrope : anxiolytiques, somnifères, tranquillisants, anti-dépresseurs

Le coût global de la souffrance psychique et des maladies psychiatriques s’élève à 25 milliards d’euros par an – 100 milliards même si l’on inclut les pertes de revenus et de bien-être.

Les souffrances psychiques sont présentes dans 35 à 45% des cas d’absentéisme au travail.

Des jeunes en souffrance

Tous âges confondus, les jeunes ont subi de plein fouet l’épidémie de Covid 19. Dans le primaire, les enseignants constatent un net ralentissement des relations sociales et affectives. Chez certains, le retour à l’école s’est traduit par des épisodes d’angoisse incontrôlée et de baisse des résultats.

Au lycée et au collège, 15% des élèves présentent un risque important de dépression. Selon une enquête nationale menée en 2022, 25% évoquent des idées suicidaires au cours des douze derniers mois. Les filles en particulier éprouvent un fort sentiment de solitude (21% en 6ème, 35% en 3ème, 42% en 1ère).

Quant aux étudiants, la situation est considérablement dégradée. Ils n’étaient « que » 26% à présenter des symptômes dépressifs en 2018, ils sont aujourd’hui 41%.

Des mères mal accompagnées

Deux mois après un accouchement, plus de 30% des femmes souffrent de dépression post-partum, d’anxiété ou d’idée suicidaires. Tous les spécialistes s’accordent pourtant pour dire que des signes d’alerte existent, avant ou après. Mais le manque de temps, de personnel et de moyens ne permet pas de faire un repérage satisfaisant.

Un scandale de santé publique : la contention

La contention, c’est ce terme faussement anodin pour une pratique détestable, à savoir attacher sur un lit un patient au moyen de sangles qui l’empêchent de se lever, de se gratter le nez, de boire un verre d’eau. Réservée en principe aux malades dangereux pour eux-mêmes ou pour l’équipe soignante, limitée en principe dans le temps, la contention est employée dans les services de psychiatrie, en particulier pour une partie des 75 000 personnes hospitalisées chaque année sans leur consentement. 

Que la contention soit nécessaire dans bien des cas, tout le monde en convient. Mais, comme le montre une étude que je détaille dans un post précédent à lire ici, ces mêmes soignants reconnaissent que, parfois, elle est mise en œuvre pour des raisons de pénurie de personnel. Ils ne le font pas de gaité de cœur. Ils s’en désolent. Mais ils n’ont pas d’autres solutions. Là encore, il s’agit de manque de moyens.

Décidément, la santé mentale n’est pas une priorité dans notre pays.