#MeToo à l’hôpital : pourquoi maintenant, pourquoi si tard ?

« Vous avez volé la place d’un homme en faisant médecine ». Ça parait dingue, mais nous sommes en 2021 et voilà le genre de propos qu’un docteur ose balancer à une future doctoresse. A croire que la vague #Metoo n’a toujours pas franchi les portes de l’hôpital.

Ces quelques lignes, je les ai écrites en introduction d’un post de blog (dont le texte complet est ici) rédigé donc en 2021. Trois ans plus tard, le mouvement #Metoo touche enfin le monde de la santé. Il était temps.

Je n’entends pas ici m’étendre sur les accusations du Pr Karine Lacombe visant Patrick Pelloux. Je me contenterai de dire ceci :  Je ne connais personnellement ni l’une ni l’autre. Mais je respecte le professionnalisme de la première, son combat pour la cause féministe, je soutiens son bataille contre les antivax ; et je trouve le mode de défense du second discutable voire désastreux (« On était trop grivois comme on l’était alors, voilà. Ce que nous faisions est infaisable aujourd’hui c’est sûr. Mais on rigolait bien » dans Paris Match). 

Au-delà de ce cas particulier, les réactions sur les réseaux sociaux le montrent : les femmes, une partie d’entre elles en tout cas, osent aujourd’hui dénoncer des propos graveleux, des gestes déplacés, des propositions sexuelles mal venues. Les hommes, une partie d’entre eux en tout cas, les soutiennent dans cet engagement juste et nécessaire.

Pour autant, découvre-t-on en 2024 seulement que le monde de la santé, celui de l’hôpital en particulier est un milieu où le machisme est la règle ? Non. Des comportements inadmissibles sont-ils encore monnaie courante ? Sans doute. La polémique qui vient d’émerger va-t-elle suffire à faire changer les mentalités ? Peut-être. Ou pas.

Car enfin ii n’y a pas si longtemps, deux ans à peine, une enquête de l’ANEMF (association nationale des étudiants en médecine de France) auprès de 4 500 externes, montrait déjà l’ampleur du problème – pour mémoire, les externes sont des étudiants en 4ème, 5ème ou 6ème année. Dans ce travail, près de 40% des jeunes filles interrogées font état de harcèlement, c’est-à-dire des « propos ou comportements répétés à connotation sexuelle, à caractère dégradant ou humiliant » Et 15% décident de le signaler. 15% seulement. Par peur des retombées possibles (24%) ou, plus désespérant encore, parce qu’elles pensent que ça ne servira à rien (38%).

Qui sont les harceleurs à l’hôpital ? C’est triste mais la réponse est : tout le monde. Des médecins en poste (50% des cas), parfois le chef de service (10%). Mais aussi des internes masculins (28%). Et encore d’autres personnels de santé (15%).

 Enfin, et le chiffre m’avait étonné quand j’en avais fait état dans un autre post de blog consultable ici, les harceleurs sont des patients ou leur entourage dans 10% des cas. Comme si, chez certains hommes, quel que soit leur statut, le sentiment d’impunité était plus fort que tout. Comme si on pouvait tout se permettre avec une femme parce que c’est une femme. En cela, du côté des patients aussi on peut parler d’un sexisme systémique qui règne à l’hôpital. Un chiffre suffit à toucher du doigt cette réalité. Il est issu d’une enquête un peu plus ancienne que celle de l’ANEMF, menée cette fois-ci par l’ISNI (intersyndicale nationale des internes) en 2017. Le résultat est le suivant : quand un interne masculin entre dans une chambre, il est pris pour un infirmier dans 1,5% des cas. Quand c’est une interne, le pourcentage monte à … 71,5%. 

Pourquoi une telle sexualisation ?

Mais revenons aux professionnels de santé. Pourquoi une telle sexualisation des rapports humains à l’hôpital ? Pourquoi tant de machisme, de harcèlement, d’agressions ? Les réponses sont multiples, complexes et pas toujours recevables. Il y a d’abord la réalité de l’exercice d’un médecin. La température des locaux est toujours élevée, ce qui pousse à porter des vêtements légers – cela peut sembler idiot mais c’est ainsi, on travaille dans la promiscuité physique. On voit toute la journée des corps dénudés. On côtoie la mort de près. Avec des horaires à rallonge, des nuits de garde qui n’en finissent pas. Autant de facteurs qui nécessitent parfois de faire tomber la pression. Tous les médecins ou presque le disent : parler de sexe, le faire, « ça sert de soupape ».

Pourquoi si tard ?

Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps que le mouvement Metoo débarque à l’hôpital ? Car avant, il y a eu le monde professionnel en 2017 avec #« BalanceTonPorc »  , puis il y a eu le monde sportif avec Sarah Abitbol en 2020, le monde des médias en 2021 avec « l’affaire » Patrick Poivre d’Arvor et, plus récemment, le monde du cinéma avec Judith Godrèche.

Pourquoi donc si tard ? Là encore les réponses sont diverses. Longtemps, très longtemps, le domaine médical a été exclusivement réservé aux hommes et le domaine infirmier dévolu aux femmes (ne dit-on pas systématiquement « les infirmières » pour désigner la profession ?). Dans cette ambiance d’entre mecs, la virilité se veut exacerbée. On se jauge, on se vante, on raconte ses exploits, sexuels de préférence. Il ne faut pas non plus négliger le fameux « esprit carabin », pas forcément drôle, souvent grossier, le tout dans une ambiance « salle de garde » comme le raconte parfaitement la série « Hippocrate » de Thomas Litli avec l’alcool qui coule à flots, quelques dialogues salaces et les fresques murales à la sexualité débridée. 

Mais il est une autre raison à ce retard, moins avouable celle-là : être une jeune interne en début de carrière et dénoncer, voire attaquer en justice son chef de service, c’est prendre de nombreux risques : voir une évaluation de stage très négative, voir se fermer les portes de tout l’hôpital, être « blacklistée » de la spécialité dans d’autres établissements. C’est aussi, de façon plus générale, être celle qui « balance », qui rompt l’omerta, celle par qui le scandale arrive. Et, on le voit dans d’autres situation, l’inceste par exemple, il n’est pas bon de faire éclater un scandale caché.

Pourquoi maintenant ?

Pourquoi, le mouvement Metoo éclate-t-il néanmoins aujourd’hui ? Parce que, aujourd’hui, 70% des étudiants en première année sont des étudiantes et que la proportion était exactement inverse il y a encore une quinzaine d’années. Parce que les temps ont changé. Parce que les femmes ont changé. Et, peut-être aussi, parce que les hommes commencent à changer.

NB : pour lire le 2ème post sur le sujet vous pouvez cliquer ici !