Covid et brevets : le bal des hypocrites


Joe Biden serait-il devenu un dangereux gauchiste ? Ce n’est pas une boutade : avec sa dernière déclaration sur le Covid 19, le Président des États-Unis rejoint le camp des pays non-alignés comme l’Inde et l’Afrique du Sud, aux dépends des pays occidentaux. Un véritable bouleversement dans l’échiquier politique mondial.
Joe Biden vient en effet de faire une proposition qui constitue une rupture jusque-là inimaginable en matière de commerce international. A savoir : suspendre les brevets sur les vaccins anti-Covid détenus par les laboratoires pharmaceutiques – autant dire renoncer au sacro-saint principe de propriété intellectuelle.
Concrètement, les labos seraient obligés de rendre publics tous leurs procédés de fabrication et d’offrir sans aucune contrepartie leurs découvertes à qui le demanderait. Dès lors, n’importe quel labo de n’importe quel pays pourrait ainsi préparer, fabriquer et distribuer ses propres vaccins sans avoir à verser de redevance. Ce serait donc la fin de la pénurie actuelle et, partant, l’assurance pour les pays pauvres d’immuniser leurs habitants à un prix dérisoire. Une sacrée avancée pour la santé publique mondiale. Et une vraie révolution dans le droit des affaires.
Avec ce virage à 180 degrés, Joe Biden prend l’ensemble de ses alliés de court. Et fait un joli coup politique en se plaçant comme le défenseur de la solidarité sanitaire sur la planète. Les conséquences ne se sont pas fait attendre : la France s’opposait officiellement, il y a quelques semaines encore, à la levée des brevets ? Emmanuel Macron vient de déclarer que les vaccins contre le Covid étaient « un bien public mondial ». L’Europe a toujours voté contre une telle éventualité ? La Commission européenne déclare aujourd’hui être « prête à en discuter ».
Sur le papier, l’affaire est entendue : l’heure est à la générosité sans fin et au partage des richesses. Sauf que … Sauf que les Etats-Unis continuent d’interdire toute exportation des vaccins produits sur le sol américain – alors que ce serait la solution la plus simple et la plus rapide pour pallier la pénurie actuelle. Sauf que les Européens savent pertinemment que l’abandon du principe de propriété intellectuelle tel que le propose Biden ne constitue en rien une solution miracle. Pour une raison simple : la quasi-totalité des pays pauvres sont, de fait, dans l’incapacité de produire des vaccins anti-Covid.
Pour mieux comprendre les enjeux de la situation actuelle, j’ai appelé Frédéric Collet, le Président du Leem, le « syndicat » des labos en France, et je lui ai demandé sa réaction devant la proposition de Biden. Voici ses réponses.
Premier point : contrairement à une idée reçue, le code génétique du virus du Covid et l’Arn messager correspondant sont bel et bien dans le domaine public. En fait, « ce sont les technologies et le savoir-faire qui appartiennent aux entreprises ». A supposer même qu’ils soient rendus publics, rien ne dit que des labos non spécialisés soient capables de se les approprier.
Deuxième point : « Le médicament n’est pas un bien comme un autre. Et monter un site vaccinal, cela ne se fait pas en un claquement de doigts : il faut compter 5 à 7 ans, sans compter le temps nécessaire pour s’assurer qu’il répond aux normes internationales de sécurité sanitaire. En outre, la préparation d’un vaccin exige des process extrêmement sophistiqués. Il faut des techniciens hautement qualifiés et des équipements de pointe ». Or, les uns comme les autres manquent cruellement aux pays pauvres.
Par ailleurs, l’élaboration des vaccins contre le Covid se fait déjà à flux tendu. Toutes les matières premières nécessaires sont utilisées en temps réel. Et il en va de même pour les autres composants nécessaires : le verre pour les flacons, le plastique pour les seringues, les ingrédients pour l’enrobage etc. « Quand la demande mondiale passe passe brutalement d’un facteur 1 à un facteur 1000, la pénurie est telle qu’il est impossible d’y répondre rapidement ». Seuls ceux qui produisaient déjà peuvent produire encore (un peu) plus. On l’a bien vu avec les masques l’année dernière.
Sur un plan plus global, Frédéric Collet fait le constat suivant : « l’épidémie de Covid a été un révélateur des forces que l’on ignorait jusque-là. Jamais nous ne sommes allés aussi vite dans l’histoire de la science. Janvier 2020 : la Chine alerte sur un risque de pandémie mondiale à cause d’un virus inconnu. Cinq jours plus tard, ce virus est entièrement séquencé. Trois mois plus tard, il y a 250 candidats vaccins. Six mois plus tard, des centaines de milliers de personnes entrent dans des essais de phase 3. Onze mois plus tard, les premières vaccinations sont réalisées. Tout cela est inouï. Il ne faudrait pas non plus s’habituer à l’exceptionnel …»
Tout cela est sans aucun doute exact. Mais la démonstration serait plus convaincante encore si les labos étaient irréprochables à tout point de vue. Or dans les faits … Que dire de leurs exigences outrancières sur la confidentialité des accords économiques passés avec l’Europe ? Que dire de Pfizer qui dégage des bénéfices faramineux alors qu’il a bénéficié de fonds publics (« des avances de trésorerie pour engager de lourds investissements », corrige Frédéric Collet) ? Que dire d’Astra Zeneca qui promet des dizaines de millions de vaccins à cette même Europe et qui préfère les vendre au plus offrant ?
Résumons. D’un côté, Biden et les Européens qui réclament la fin des brevets, mais qui savent que ça ne servirait à rien et qui protègent avant tout leurs populations. De l’autre, les labos qui jouent les vertueux mais qui ne sont pas des entreprises philanthropiques et dont le profit est le principal souci. Autrement dit, la générosité s’arrête là où commence la défense de ses intérêts propres : seul compte le rapport de forces. C’est mondial, c’est cynique, c’est le capitalisme.