Grève aux urgences : la (mauvaise) leçon de morale d’Agnès Buzyn

J’ai beaucoup de respect pour Agnès Buzyn, pour sa personne, pour sa vision de la santé, pour son combat contre le Rassemblement National. Et s’il lui arrive parfois de céder au lobby médical, elle demeure à mes yeux l’un(e) des meilleur(e)s ministres de la Santé qu’on ait eu en France depuis Simone Veil. Pour autant, j’ai été choqué par ses propos concernant les services d’urgences et je voudrais ici m’en expliquer.

Rappel des faits : dans la nuit de lundi à mardi, la quasi-totalité du personnel de nuit des urgences de l’hôpital Lariboisière n’a pas pris ses fonctions. Un mouvement « spontané », selon Christian Prodhomme, urgentiste et délégué CGT à l’AP-HP. Un mouvement qui, surtout, s’inscrit dans un climat de crise de l’ensemble de ces services sur le territoire et qui touche aujourd’hui une cinquantaine d’établissements à en croire Agnès Buzyn – le collectif Inter-Urgences en dénombre, lui, 75. Un appel à la grève générale a d’ailleurs été lancé pour demain et une manifestation nationale est envisagée pour samedi.

Autant dire que la situation est grave et même urgente – sans mauvais jeu de mots. Invitée sur France Inter mardi matin, Agnès Buzyn a réagi : « Ce qui s’est passé à Lariboisière est assez inédit, en général les soignants en grève viennent avec un brassard pour assurer la continuité des soins ». C’est vrai, et ce pour une raison simple : comme un certain nombre de professions (pompiers, policiers, soldats, juges, gardiens de prison…), le personnel médical se doit d’assurer sa mission de service public.

De fait, le Code de la santé publique prévoit (art R 4127-77) que le Préfet puisse réquisitionner en cas de besoin le personnel nécessaire, médecins et non-médecins, pour prendre en charge les patients, par tous les moyens possibles. Y compris la force : récemment, à la demande de l’Agence Régionale de Santé de Bourgogne-Franche Comté, des policiers sont allés chercher à leur domicile des médecins pour rouvrir le service d’urgences de l’hôpital de Lons-le-Saulnier ! Ce qui est nouveau à Lariboisière, comme le souligne la ministre, c’est que les soignants ont préféré une autre option : l’arrêt maladie.

Comment en sont-ils arrivés là ? Pour y avoir passé une nuit il y a quelques années avec mon fils, je peux témoigner que la situation catastrophique de cet hôpital : accueil exigu, file active considérable, arrivées continues du matin au soir, patients que je qualifierai pudiquement de « difficiles » – comme ce SDF ivre mort qui se mit à pisser debout dans la salle à deux heures du matin avant d’insulter méchamment une infirmière. Je ne reviendrai pas ici sur le drame de cette patiente, morte après avoir attendu plusieurs heures d’être prise en charge, ni sur la polémique qui s’en est ensuivie pour savoir qui ou qui était responsable. Mais je sais, pour l’avoir constaté, qu’à Lariboisière l’ensemble des soignants font de leur mieux, dans un climat de tension maximale, voire de violence quotidienne. Je sais aussi que cet hôpital, comme d’autres mais plus encore que d’autres, offre des conditions d’accueil et de travail indignes de notre pays.

Voilà pourquoi la réaction d’Agnès Buzyn m’étonne : « C’est dévoyer ce qu’est un arrêt maladie. Je pense que ce n’est pas bien, ça entraine une surcharge de travail pour les autres ». Certes, elle peut s’interroger sur cette surprenante « épidémie » . Elle peut douter du caractère « spontané » de la chose. Pour autant, la ministre n’a aucune légitimité pour contester la validité de la décision du médecin qui a signé ces arrêts de travail – sauf à en connaître les motifs précis, ce serait remettre en cause le secret médical et je n’ose imaginer qu’elle aille jusque-là.

Mais surtout, je n’aime pas cette culpabilisation sur « la surcharge de travail pour les autres ». D’abord parce que, à ce que j’en sais, personne dans le service ne s’est plaint de cette surcharge. Ni les infirmières, ni les médecins ni même le chef de service. Ce qui me laisse penser qu’en réalité, l’ensemble du personnel qui a travaillé double était bien solidaire de ces vrais/faux grévistes. Peut-être même était-il secrètement content que les médias reprennent l’info en espérant que la situation évolue rapidement.

Pour tout dire, je ne me m’attendais pas à ce genre de discours moralisateur de la part d’Agnès Buzyn. Je l’imaginais davantage dans la bouche d’un chef d’entreprise. Ou dans celle d’un manager, dressant de façon perverse ses collaborateurs les uns contre les autres. Alors, au nom du respect que j’ai pour Agnès Buzyn, je préfère penser que ce n’est pas le médecin ni la personne humaine qui s’est exprimé ainsi. Mais la responsable politique, envoyée au feu pour éteindre l’incendie qui menace. Et j’espère ne pas me tromper.