Accouchement : une femme sur trois touchée par l’anxiété ou la dépression


Non, la grossesse ce n’est pas neuf mois de bonheur continu. Non, l’accouchement n’est pas synonyme de félicité sans nuages. Oui, certaines femmes vivent des moments difficiles. Oui il faut en parler et oui il est temps de s’attaquer au mythe de la « maternité heureuse forcément heureuse ». Car la réalité est celle-ci : deux mois après l’accouchement, près d’une mère sur trois souffre de dépression, d’anxiété ou d’idées suicidaires.
Ce chiffre impressionnant, publié dans le dernier Bulletin épidémiologique hebdomadaire, constitue une première. Jamais en effet des chercheurs en France n’avaient mené une enquête sur ce sujet, peut-être tabou, de la santé mentale des mères en post partum. C’est désormais chose faite, et l’enquête impressionne également par l’ampleur de la cohorte étudiée : 7 133 femmes ayant accouché en mars 2021 sur tout le territoire. Des femmes âgées en majorité de 25 à 34 ans, en couple (95%), mariées ou pacsées (60%), et titulaires d’un diplôme Bac + 3 ou plus dans 40% des cas.
L’étude a été menée par le biais d’un autoquestionnaire qui leur était remis comportant dix questions avec des réponses cotées entre 0 et 3. Appelé EDPS, c’est l’outil le plus couramment utilisé dans le monde avec des questions claires du type « Vous êtes-vous reproché, sans raisons, d’être responsable quand les choses allaient mal ? ». Sur un total de 30, un score égal ou supérieur à 10 par exemple suggérait des symptômes dépressifs modérés à sévères.
Les résultats sont sans appel : deux mois après l’accouchement, une mère sur six souffre de dépression post partum (DPP), une sur quatre connait des manifestations d’anxiété et une sur vingt évoque des idées suicidaires. En résumé, plus de 31% d’entre elles présentent au moins un de ces trois éléments.
Il existe évidemment des chevauchements entres les différents symptômes. Ainsi, 38% des femmes anxieuses connaissent aussi une DPP ; de même, 24% des cas de DPP ont des idées suicidaires.
Ces manifestations croisées, si elles ne sont pas repérées à temps par les professionnels, représentent un véritable enjeu de santé publique. Personne ou presque n’en parle, mais le suicide constitue la première cause de décès maternel un an après l’accouchement. Quant au risque de récurrences dépressives, il existe chez 40% des femmes concernées par un DPP.
L’autre grande surprise de cette étude, c’est l’ampleur des disparités régionales : pour la dépression par exemple, on passe de 11,4% en Bourgogne à 21,7% dans le Centre-Val de Loire. Et de 21% en Normandie à 32% en Corse pour l’anxiété. Soit, dans un cas comme dans l’autre, un écart de 50% !
Comment interpréter un tel écart ? Par la disparité du mode de prise en charge, les différences d’origine sociale, l’hétérogénéité de l’état de santé des parturientes ? Les chercheurs n’apportent pas d’explication définitive, la réponse viendra peut-être dans cinq ans avec la prochaine Étude nationale périnatale (ENP) – puisque, rappelons-le, ce travail n’avait jusque-là jamais été effectué.
Au-delà de cette avalanche de chiffres, il y a une réelle souffrance psychique qui est peu, mal, voire pas du tout prise en compte par les pouvoirs publics. Les causes sont multiples, complexes, rarement étudiées. Il existe pourtant des facteurs de risque, des éléments de repérage en amont. Manque de temps, manque de moyens, les professionnels de santé sont hélas peu formés. Et les femmes, trop souvent « lâchées dans la nature » quelques jours, quelques heure à peine parfois après avoir accouché.
Ces femmes, il faut les accompagner, les écouter, les autoriser à exprimer sans honte leur mal être, leurs angoisses de ne pas être à la hauteur.
Simone de Beauvoir a écrit « On ne nait pas femme, on le devient ». On pourrait ajouter : « On ne nait pas mère, on le devient ». C’est aussi notre responsabilité, à nous les hommes, de les y aider.