Le ministère de la Santé raconté « de l’intérieur »


Comment fait-on pour survivre dans un cabinet ministériel sans y laisser sa santé ?… La conseillère d’Agnès Buzyn Anne Beinier a levé un coin de voile vendredi dernier, durant un déjeuner passionnant et plein d’enseignements organisé par RCS, l’association des responsables Communication dans le secteur de la Santé.
Car avec Emmanuel Macron Président, c’en est fini des cabinets pléthoriques – une trentaine de conseillers du temps de Marisol Touraine, et même une soixantaine en comptant les « officieux » à l’époque de Xavier Bertrand balance-t-elle ! Le chef de l’État avait prévenu durant la campagne : désormais ce sont 10 personnes, pas une de plus, qui épaulent les ministres. D’où une accumulation de dossiers qui donne le vertige. Pour Anne Beinier par exemple, ce sont les addictions, l’Outre-Mer, les ARS, les relations avec Parlement, l’international, la nutrition et j’en passe…
Est-ce pour cette raison qu’elle vient de quitter le cabinet d’Agnès Buzyn ? Sans doute pas, même si Anne Beinier n’avait pas envie de faire partie des « 80% de conseillers qui divorcent après » comme elle dit drôlement – elle sera sûrement appelée bientôt à d’autres fonctions, que ce soit à la tête du cabinet de l’ARS d’Ile-de-France ou ailleurs. En tout cas, le récit de cette année qu’elle vient de passer au ministère de la Santé est saisissant.
Sur la personnalité d’Agnès Buzyn tout d’abord : « très douce, très protectrice, comme une seconde maman » raconte-t-elle. Une femme qui « encourage la spontanéité et prône la transparence ». Bref, avec elle c’est « adieu à la hiérarchie et vive le contact direct ! » se félicite Anne Beinier, encore étonnée du soutien constant de sa ministre, y compris en cas de bourdes de sa part – rares il est vrai.
Sur les relations au sein du cabinet ensuite : « une méthode de fonctionnement transversale, style Start Up. Pas de concurrence entre les conseillers, nous étions interchangeables, en mode couteau suisse » détaille-t-elle. Un seul mot d’ordre : fluidité. Ainsi, plus besoin de faire valider chaque proposition par le directeur de cabinet adjoint, puis le Dir Cab, puis la ministre – « ce qui prenait parfois 15 jours avant » – d’autant que, tous les lundis matin, les différentes directions du ministère sont convoquées pour une réunion de cinq heures.
Sur le rythme de travail enfin, soutenu voire éreintant : « On passe 18 heures par jour ensemble. Jamais couchés avant une heure du matin, et même 4 heures au moment du vote de la loi PLFSS mais toujours debout à 8 heures. En fait, le seul souci c’est la fatigue qui s’installe peu à peu et l’épuisement qui guette. Les gens pensent qu’on est des techno déconnectés de la réalité, alors que dans ce ministère on travaille pour l’humain. »
Certes. Mais l’humain justement a ses limites, physiques autant que psychologiques, et la vague de départs en un an à peine (5 déjà, dont Anne Beinier) montre les inconvénients du système. Ce qui ne l’empêche pas de se féliciter de « cette année riche, presque trop… » et des mesures fortes mises en œuvre en quelques mois seulement : la priorité affichée pour la prévention, la fin des « médecins mercenaires » dans les hôpitaux publics, l’accord sur le reste à charge Zéro pour les lunettes, les prothèses auditives et les implants dentaires.
Plus surprenant, Anne Beinier évoque également comme motif de satisfaction la lutte contre l’alcool. L’augmentation de la taille du pictogramme sur les bouteilles alertant les femmes enceintes ? « Cela faisait huit ans que je me battais pour l’obtenir. Et là, en étant à la Santé, on y est parvenu en huit mois ! ». Tout juste concède-t-elle « des approches différentes » entre Christophe Castaner et Agnès Buzyn lorsque cette dernière croit bon de rappeler une évidence, à savoir que « le vin est un alcool comme les autres ». Et pas un mot critique sur ce Président qui se vante de « boire du vin midi et soir ». Manifestement, la liberté de parole d’une conseillère, eût-elle quitté le ministère, a elle aussi ses limites…